Les interviews  
 

 

   
Vendredi 21 mai 2010 - TOULOUSE - débat organisé par l’Humanité

Colloque "JAURES -transformations politiques et valeurs républicaines"

 

Intervention de Jean GLAVANY Toulouse le 21 mai 2010

Quand on parle de Laïcité et des grands débats de la III ème République qui aboutirent à la grande loi de séparation en 1905, on parle souvent du rôle déterminant joué par Aristide Briand, rapporteur de la loi au Parlement, ou de celui de Ferdinand Buisson, président de la Commission Spéciale créée au Parlement pour l’élaboration de cette loi et ancien haut fonctionnaire du Ministère de l’Education Nationale où il fut une sorte de « théoricien de l’école publique et laïque ». Mais on peut, on doit aussi parler du rôle déterminant joué par Jaurès dans l’élaboration de cette loi.

-  D’abord sur le fond : Jaurès a théorisé son socialisme comme une alliance de la République sociale et du combat laïque :

On se souvient de l’affirmation de Jean Jaurès, estimant que le « socialisme était la République poussée jusqu’au bout ». Pour lui, la République correspondait à l’articulation entre le combat laïc (séparation de la sphère privée de la sphère publique, tant sur le plan religieux, institutionnel qu’économique) et le combat social (lutte contre les injustices et les inégalités) tous deux porteurs des principes républicains. « le socialisme - disait-il - proclame que la république politique doit aboutir à la république sociale, en liant le combat laïque au combat social ». Ca nous ramène à l’actualité et au débat politique permanent sur les rapports entre Unité et différences. Respect des différences se conjugue indissociablement avec la lutte contre les discriminations.

-   ensuite par son engagement auprès de Briand. On se souvient du débat qui opposa, avant les travaux parlementaires, socialistes et radicaux. Ces derniers avec le petit père Combes - qui en gagna sa réputation de « bouffeur de curés » - militaient pour une loi de combat antireligieux. Aristide Briand, voulait une loi de séparation, certes, mais de pacification, notamment dans son article 4, « le centre du problème » selon Jaurès, celui qui permet aux églises de s’organiser indépendamment des pouvoirs publics et dans le respect de leur hiérarchie. Jaurès tranche ce débat, impose Briand comme rapporteur de la Commission et s’engage de tout son poids à ses côtés faisant pencher la balance définitivement. Jaurès soutint Briand qui fustigeait ceux qui voulaient « faire une loi qui soit braquée sur l’Église comme un revolver », lui qui luttait contre les attaques « sournoises » de « ses amis de la Libre Pensée » Là encore, retour à l’actualité et au débat sur le voile intégral. Au-delà de la double condamnation du gouvernement, la focalisation du débat et le risque d’un cadeau inespéré fait aux intégristes, il reste que le consensus des républicains qui exclut toute indulgence à l’égard de ces pratiques minoritaires et extrémistes doit se conjuguer avec le refus de l’islamophobie. Donc de préciser que la laïcité n’est pas un combat contre les religions mais contre les intégrismes religieux.

-   Enfin, Jaurès par son art oratoire exceptionnel, a pesé considérablement dans les débats. Sur cet article 4 en particulier où il évoque « la liberté du petit clergé, la liberté même des laïcs catholiques » cette dernière expression étant la traduction inventive de ce compromis refusé par les radicaux. Oui, il existe deux manières d’être croyant, croyant intégriste plaçant sa foi au dessus des lois de la République et croyant laïque qui accepte la supériorité de la norme républicaine.

Il faut dire aussi que, comme Briand, malgré leurs affirmations oratoires anticléricales passées, Jaurès, « dans le secret de son coeur » était catholique et respectait la hiérarchie sacerdotale. Jaurès, qui écrivait, quelques jours plus tard, « la grande réforme de la Séparation, la plus grande qui ait été tentée dans notre pays depuis la Révolution française », s’écria, une fois le vote sur l’article 4 acquis à la Chambre, « la Séparation est faite ». Même si les députés de Saint-Étienne et de Carmaux ne purent empêcher l’éveil des craintes des catholiques face à l’adoption de l’article 6 - futur article 8 de la loi - et l’importance donnée au Conseil d’État dans l’arbitrage éventuel entre différentes revendications des mêmes biens par plusieurs associations cultuelles, l’existence de l’article 4 pour la future application de la loi était bien réelle et constitua le fondement argumentaire de la délibération parlementaire. En définitive, c’est peut-être Harvey Goldberg, un des biographes de Jaurès, qui résuma le mieux la répartition des rôles entre ce dernier et Briand, durant la discussion de l’article 4 : « Briand porta presque tout le fardeau d’un débat qui s’étala sur trois mois, mais c’est Jaurès qui donna sa philosophie à leur proposition libérale »

   
   
         
© 2005 Jean Glavany
Site réalisé avec SPIP